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Pourquoi j’ai fondé “Gaza Publications“ pendant le génocide

Pourquoi j’ai fondé “Gaza Publications“ pendant le génocide

Avant que nous ne soyons effacés. Par Husam MAAROUF

Relevé dans Literary Hub, 14 août 2026

Husam Maarouf est un écrivain et journaliste palestinien originaire de la ville de Gaza. Lauréat du Prix du Musée Mahmoud Darwish pour la poésie en prose (2015) et du Prix de la Fondation Badour Al-Turki pour la poésie en prose arabe (2016), il a publié deux recueils — “The Scent of Glass in Death“ et “The Loyal Barber to His Dead Clients“ — ainsi qu’un roman, “Ram’s Chisel“. Il est le fondateur et directeur de “Gaza Publications“ et écrit pour divers médias, notamment Al Jazeera, Raseef22 et TRT Global.

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Au début du génocide, je me trouvais dans la ville de Rafah, déplacé, dormant sous un toit dont je ne savais pas s’il serait encore là le lendemain matin. Des obus tombaient tout autour du bâtiment où je m’étais réfugié avec ma famille, et chaque nuit, je pensais à l’éventualité que tout s’arrête en un instant. Mais ce qui m’effrayait le plus, ce n’était pas seulement la mort, mais l’idée de mourir avant que mes écrits n’interpellent le monde — que mon histoire disparaisse avec moi, et que mes sensations, mes souvenirs, mon identité et mon vécu puisse être effacés.

Il y a une différence entre la mort et l’effacement. La mort est la fin de la vie d’une personne, alors que l’effacement est une tentative d’anéantir son existence — d’éradiquer tout ce qui prouve qu’elle a vécu, ressenti, aimé, craint et tenté de comprendre le monde qui l’entourait.

Dans ces circonstances, alors que toutes les formes de production culturelle à Gaza s’arrêtaient les unes après les autres, et que les centres culturels et les bibliothèques étaient détruits, j’ai commencé à me demander : que restera-t-il de ces vécus s’ils ne sont pas consignés par écrit ? Qui se fera le porte-parole des écrivains et des poètes qui vivent ces moments ? Comment pouvons nous préserver la dimension humaine dans une guerre qui cherche à réduire les êtres humains à de simples chiffres ? Je savais que je vivais l’un des moments les plus brutaux auxquels un être humain puisse être confronté, mais je sentais aussi que cette brutalité même charriait des histoires, des émotions et du vécu qui ne devaient pas être perdus. C’est de ces préoccupations qu’est née l’idée de منشورات غزة, “Gaza Publications“.

Cette idée n’est pas venue dans un moment de calme ni à la suite d’une planification minutieuse ; au contraire, elle a émergé au cœur même du danger. C’était une humble tentative de s’accrocher à quelque chose qui permettrait à des êtres humains de rester ancrés dans le présent et de sauvegarder leur mémoire au moment même où on leur ôtait la vie. Je n’envisageais pas de créer une maison d’édition au sens traditionnel du terme, mais plutôt de créer un espace de préservation de notre héritage, là où il se trouvait — celui de personnes qui, en peu de temps, risquaient de devenir de simples chiffres dans le décompte des morts. Pour laisser la preuve qu’elles avaient été là, et qu’elles avaient mené des vies bien remplies qui ne se limitaient pas aux instants de leur martyre ou de leur disparition.

Nous n’avions pas de matériel d’imprimerie à l’intérieur de Gaza, et les possibilités d’y entreprendre cette activité étaient réduites à néant. J’ai décidé que l’impression se ferait en dehors de Gaza, mais que le travail préparatoire s’effectuerait dans la bande de Gaza. J’ai constitué une équipe composée d’un éditeur, d’un correcteur, d’un graphiste, d’un responsable marketing et d’une personne chargée de superviser l’impression et la distribution. Je n’avais jamais rencontré certaines de ces personnes auparavant, mais toutes croyaient en ce projet et se sont portées volontaires pour y participer, car elles estimaient qu’il y avait là un enjeu mémoriel.

Nous avons démarré avec de modestes moyens. Nous avons créé un logo simple, publié des pages sur les réseaux sociaux ; nous nous sommes mis à la recherche d’écrits qui appréhendaient la situation des Palestiniens à un moment crucial de leur vie.

Même le logo de “Gaza Publications“ s’inspirait de notre ressenti de la notion du temps. Nous avons choisi le sablier, mais nous ne voulions pas que les grains de sable s’écoulent vers le bas. Nous avons placé un bouchon au point de passage afin que les grains de sable restent bloqués.

C’était la métaphore qui reflétait le mieux notre perception du temps pendant le génocide. À Gaza, le temps ne s’écoulait pas comme dans le reste du monde. De nombreuses activités qui donnaient aux gens le sentiment de vivre s’étaient arrêtées : le travail, les études, les rencontres sociales et les projets d’avenir. Nous ne vivions plus entre un passé que l’on pouvait se réapproprier et un avenir que l’on pouvait imaginer, les maisons qui abritaient nos souvenirs avaient disparu, et les projets qui donnaient un sens à nos vies étaient interrompus.

Nous étions pris au piège de circonstances exceptionnelles : toujours en danger, toujours dans l’expectative, toujours en lutte pour survivre.

Mais ce temps suspendu ne signifiait pas que notre humanité-même avait cessé d’exister. L’exemple du sablier nous rappelait que les êtres humains sont capables, même dans les moments les plus difficiles, de créer du sens. Et que l’écriture donne à l’instant éphémère une chance de perdurer, alors que le reste du monde est incapable de s’interrompre pour être à l’écoute.

Notre premier livre fut “The Man Who Looked Back“, d’Amer al-Masri. Il ne traitait pas seulement des bombardements, mais aussi de la vie intérieure qui se poursuit malgré eux, de la peur qui ronge la famille et l’accompagne dans son sommeil, de la personne qui tente de conserver son identité alors que tout, autour d’elle, travaille à sa perte.

Le jour de la parution du livre, j’ai appris une nouvelle tragique : la fille de mon cousin et tous ses enfants ont été tués quand leur maison bombardée s’est effondrée sur eux.

Cette journée était marquée par deux émotions difficilement conciliables. Il y avait quelque chose qui s’apparentait au bonheur : le bonheur qu’un écrit ait réussi à sortir de Gaza pour atteindre le monde entier et qu’un récit palestinien ait trouvé le chemin des lecteurs. Au même moment, il y avait une tristesse indescriptible : la perte d’une famille entière, d’enfants qui ne prendraient pas leur place dans ce monde.

Comment ces sentiments contradictoires pouvaient-ils cohabiter dans un même corps. Comment peut-on, le même jour, célébrer la sortie d’un livre et pleurer la perte d’êtres chers ?

En cet instant, j’ai compris que le livre dont nous fêtions la parution n’était pas détaché de la mort qui nous entoure ; il participait au combat, ce combat mené pour que les vies humaines ne s’évanouissent pas sans laisser de trace.

La question qui m’a accompagnée tout au long de mon travail était la suivante : pourquoi écrire dans un contexte de danger ? Pourquoi les gens se tournent-ils vers l’écriture alors que chaque instant est une partie de poker avec la mort ?

Nous sommes ensuite passés au deuxième ouvrage, le roman "I Am at Your Door" de Reham Al-Sabe’.

Ce roman explore le vécu des femmes palestiniennes dans la guerre. Il évoque non seulement le déplacement et la peur, mais aussi les détails du quotidien qui forgent la dignité personnelle. Le roman aborde la manière dont le manque d’articles d’hygiène personnelle, protections périodiques, produits de soins corporels, shampoing, et aussi d’articles d’hygiène pour la maison, affecte particulièrement les femmes. Ces produits, que l’on considère comme indispensables au quotidien, sont étroitement liés à la dignité, à l’intimité et au sentiment d’identité lorsqu’ils viennent à manquer.

Puis vint le troisième ouvrage : "The Owner of the Sea Shoe" de l’auteure palestinienne Bisan Nateel, un journal intime inspiré de son vécu auprès des enfants. L’auteure dépeint l’univers des enfants dans les camps de réfugiés : la perte de leur foyer, la peur des bombardements, la faim, l’absence de jeux et le manque de joie. Mais elle s’attarde également sur les petits détails : la relation d’un enfant avec son quartier, avec sa maison détruite, avec la file d’attente à la soupe populaire et avec la pénurie d’eau.

Alors que je finalisais les préparatifs pour la publication de ce troisième livre, j’ai quitté l’endroit où je m’étais réfugié pour retourner vers ce qui était autrefois ma maison. J’ai trouvé la maison complètement détruite, mais je retrouvais dans ces lieux l’atmosphère, les rues et les souvenirs qui y étaient attachés.

Chaque enfant du livre porte en lui une histoire, mais j’ai découvert que moi aussi, je portais ma propre histoire : celle d’une personne chargée de souvenirs, attachée à un lieu et aux fragments des décombres que la guerre y avait laissé.

À ce moment-là, j’ai compris que ce retour n’était pas la fin du voyage, mais le début d’une nouvelle responsabilité. Il restait encore du travail à accomplir — non seulement pour reconstruire notre patrie, mais aussi pour préserver les histoires qui lui donnent du sens.

Ces trois livres étaient trois voix racontant un seul et même vécu : les voix d’un homme, d’une femme et d’un enfant.

Tout au long du projet, nous avons dû faire face à des défis que ne connaît pas une maison d’édition classique. Internet était coupé pendant des jours, et il m’arrivait parfois de perdre tout contact avec toute l’équipe. Pendant une longue période, les communications sont restées coupées de façon continue ; lorsqu’elles ont été rétablies, j’ai appris que tous me croyaient mort. J’étais désolé pour eux qui avaient vécu ce moment pendant lequel ils m’avaient cru perdu, mais j’ai aussi ressenti un sentiment de satisfaction : un livre interpelait le monde. Un récit avait vu le jour à Gaza alors que nous vivions sous la menace de disparaître. J’avais l’impression d’avoir planté une graine avant de mourir.

Mais j’ai survécu. J’ai repris contact avec mon équipe, et nous avons poursuivi notre travail. Les livres ont été imprimés en Pologne et sont parvenus aux lecteurs via des agences de distribution situées en Allemagne, en Jordanie et au Caire. Nous n’avions pas anticipé un tel intérêt pour notre travail, mais cela nous a confirmé que ces voix et ces histoires étaient attendues.

Lorsqu’une autre fois je suis revenu dans mon ancienne maison, les décombres étaient toujours là, mais j’ai vu un arbre devant la maison, et à côté de cet arbre, une petite plante épargnée par la destruction. J’ai longuement contemplé cette plante. Je me suis dit : voilà ce qu’est l’écriture.

L’écriture ne peut pas arrêter la guerre, ni ramener ceux que nous avons perdus, mais elle peut entretenir un petit quelque chose au plus profond d’une personne alors que tout s’écroule autour d’elle. Elle préserve son héritage et atteste que quelqu’un existait à cet endroit.

Telle est la mission de l’écrivain, et c’est aussi celle d’une maison d’édition : préserver aux yeux de l’humanité un être humain, des personnes ou un groupe qui passe par ce monde, avant que la roue de la guerre et du génocide ne réduise tout en poussière. Car une personne existe non seulement à travers son corps physique, mais aussi à travers le sens qu’elle donne à sa vie.

“Gaza Publications“ est une modeste tentative de préservation de cette mémoire.

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Traduction : JCP pour Culture de Palestine

Source : Before We Are Erased: Why I Founded Gaza Publications During the Genocide

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