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Le silence, la censure et Gaza déchaînent une tempête à Berlin

Le silence, la censure et Gaza déchaînent une tempête à Berlin

Par Marisella Rossetti, Cineuropa, 19/02/2026

BERLINALE 2026 : De la controverse autour des déclarations des jurés à la célébration parallèle de la “Palinale“, la Berlinale aura cette année été marquée par la politique.

La conférence de presse d’ouverture du jury de la 76e Berlinale a suscité la controverse lorsque le journaliste allemand Tilo Jung a évoqué le soutien précédemment affiché par le festival aux cinéastes d’Iran et d’Ukraine, demandant aux jurés s’ils approuvaient ce « traitement sélectif des droits humains », en référence à Gaza et au soutien allemand à Israël. La transmission en direct a été interrompue pendant toute la durée de cette séance de questions-réponses. Invoquant un problème technique, la Berlinale a ensuite mis en ligne l’enregistrement complet. Le président du jury Wim Wenders a répondu : « Nous devons rester en dehors de la politique, car si nous faisons des films fondamentalement politiques, nous entrons dans le domaine de la politique. Mais nous sommes le contrepoids de la politique, son contraire. Nous devons faire le travail des gens, pas celui des politiciens. » La directrice du festival, Tricia Tuttle, est intervenue pour recentrer la discussion sur le cinéma, un geste que beaucoup d’observateurs ont interprété comme une tentative de clore le débat.

C’est lors du 30e anniversaire de l’Académie européenne du cinéma, en 2017, que Wim Wenders avait prononcé un discours émouvant – et ouvertement politique – sur le pouvoir du cinéma. Inquiet de la montée du nationalisme en Europe, il affirmait alors : « Nous avons une responsabilité commune en Europe, pour l’Europe, une responsabilité qui dépasse nos frontières nationales. Nous, la communauté du cinéma, la famille du cinéma, sommes dans une position idéale pour faire la différence. Par nos histoires, notre imagination, nos sons et nos images, nous portons une responsabilité plus grande que jamais. » Il semble donc que le monde du cinéma puisse et doive faire une différence – mais qu’en est-il de Gaza ?

Peu après, l’écrivaine Arundhati Roy, lauréate du Booker Prize, qui devait assister à la projection du film "In Which Annie Gives It Those Ones" (qu’elle a écrit et que Pradip Krishen a réalisé), a annoncé son retrait total du festival. « Entendre dire que l’art ne doit pas être politique est stupéfiant. C’est une manière d’empêcher toute discussion sur un crime contre l’humanité alors même qu’il se déroule sous nos yeux. Je suis choquée et écœurée. » Elle a qualifié la situation à Gaza de « génocide du peuple palestinien par l’État d’Israël ». Cette position a été saluée par Ezzaldeen Shalh, président du Gaza International Women’s Film Festival, qui a loué le geste de Roy comme une prise de position morale décisive face à une inquiétante complicité culturelle : elle a mis en lumière la duplicité des institutions culturelles qui prétendent défendre la liberté d’expression tout en refusant de condamner le génocide à Gaza. Il a souligné que l’art ne peut être séparé de la réalité politique quand les vies humaines et les droits fondamentaux sont en jeu.

La directrice du festival, Tricia Tuttle, a publié un long texte intitulé « On Speaking, Cinema and Politics » (« Prendre la parole, cinéma et politique »), dans lequel elle écrit : « Nous ne croyons pas qu’il existe un seul réalisateur présenté dans ce festival qui soit indifférent à… l’immense souffrance des populations à Gaza et en Cisjordanie, en République démocratique du Congo, au Soudan, en Iran, en Ukraine, à Minneapolis, et dans un nombre effrayant d’autres endroits. » Elle ajoutait cependant que « les artistes ne devraient pas être tenus de s’exprimer sur chaque question politique qui leur est posée ». De nombreux critiques ont trouvé cette position difficile à concilier avec les informations selon lesquelles certains cinéastes ayant exprimé leur soutien à la Palestine lors de précédentes Berlinale auraient été réprimandés par les programmateurs du festival.

En réaction, une lettre ouverte signée par 81 professionnels du cinéma, anciens ou actuels participants de la Berlinale, a accusé le festival de censurer les artistes opposés au génocide en cours à Gaza et au rôle crucial de l’Allemagne dans son maintien. « Nous sommes en profond désaccord avec la déclaration du président du jury de la Berlinale 2026, Wim Wenders, selon laquelle le cinéma serait “le contraire de la politique”. On ne peut pas séparer les deux », écrit la lettre. Les signataires appellent la Berlinale à « déclarer clairement son opposition au génocide, aux crimes contre l’humanité et aux crimes de guerre commis par Israël contre les Palestiniens, et à cesser toute implication visant à protéger Israël de la critique et des appels à rendre des comptes ». Parmi les signataires figurent Tilda Swinton, Javier Bardem, Mike Leigh, Brian Cox, Nan Goldin, Lukas Dhont, Avi Mograbi, Miguel Gomes et Saleh Bakri.

Parallèlement à la Berlinale, du 12 au 22 février, se tient la “Palinale“, un festival alternatif né, selon ses organisateurs, « d’un besoin urgent de résister à la répression de la solidarité avec la Palestine en Allemagne et au silence complice de nombreuses institutions culturelles face au génocide en cours ». Le programme comprend 70 événements dans 18 lieux, avec plus de 60 films de 20 pays, mettant en avant les voix palestiniennes et celles du Sud global. En réponse directe à l’affirmation de Wenders selon laquelle le cinéma est « le contraire de la politique », la “Palinale“ a publié sur Instagram une réplique lapidaire : « L’art est politique. »

Pour beaucoup dans le milieu du cinéma, la question n’est plus de savoir si le cinéma est politique, mais quelle politique la Berlinale choisit de soutenir et laquelle elle préfère faire taire. Comme l’écrivait George Orwell : « L’opinion selon laquelle l’art ne devrait rien avoir à faire avec la politique est en soi une attitude politique. »

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Traduction de l'anglais : JCP
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