La pertinence contemporaine du tatreez palestinien
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Illustration : Broderie d'une robe de Bethléem (thobe palestinienne)
avec de la soie, de l'argent et de l'or. 19e siècle.
Licence Creative Commons CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication.
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Par Greta Rainbow. Hyperallergic, 12 janvier 2026
« Quand les gens portent des broderies palestiniennes, ce n'est pas seulement parce qu‘elles sont décoratives. Elles sont belles, certes, mais elles sont aussi chargées de sens », explique l'auteure Joanna Barakat.
Lors de la soirée des élections municipales à New York le 4 novembre 2025, l'artiste Rama Duwaji a rejoint son mari, le maire élu Zohran Mamdani, sur l’estrade de sa victoire. La jeune femme de 28 ans était vêtue d’un haut délicatement ornementé d’un motif tracé au laser évoquant le “tatreez“ classique, le style ancestral et renommé de la broderie palestinienne.
« Elle fait passer un message fort en portant cela », a déclaré Joanna Barakat, auteure du livre “Narrative Threads: Palestinian Embroidery in Contemporary Art“, en parlant du vêtement intitulé « Frequency Top » par son créateur Zeid Hijazi. « Quand les gens portent des broderies palestiniennes, ce n'est pas seulement parce qu‘elles sont décoratives. Elles sont belles, certes, mais elles sont aussi chargées de sens ».
“Narrative Threads“ est l'ouvrage exhaustif de Joanna Barakat sur la tradition du tatreez, sa signification, son influence et son attrait. Publié par Saqi Books, cet ouvrage s’appuie sur une forme d'expression artistique historiquement sous-estimée (la broderie et les arts textiles sont souvent considérés comme des “artisanats féminins“) pour aborder une lutte politique historiquement mésestimée. Ne se contentant pas de se tourner vers le passé, Joanna Barakat s'intéresse aux évolutions techniques et symboliques de cette forme d'expression artistiques dans toute une variété de productions contemporaines.
« Lorsque vous examinez des œuvres d'art réalisées par des Palestinien·nes, vous comprenez beaucoup de choses sur leur vécu et leur mémoire, concernant l’artiste et concernant ce que l'artiste dépeint ou ce dont il parle », a déclaré Joanna Barakat à Hyperallergic lors d'un entretien téléphonique depuis son domicile à Abu Dhabi. Par exemple, saviez-vous qu'en 1980, Israël a interdit le drapeau palestinien ? Le simple fait d'utiliser la combinaison de ses couleurs dans un espace public pouvait être passible d'emprisonnement ou de fortes amendes. Les palestinien·nes se sont donc mis·es à confectionner des vêtements et des thobes associant subtilement le rouge, le vert et le noir, perpétuant ainsi un symbole que les combattants de la liberté n'oublieraient pas, ni hier, ni aujourd'hui.
Le livre retrace cette histoire, mais il fait aussi office de catalogue du tatreez contemporain, présentant plus de 200 œuvres de 24 artistes confirmé·es et émergent·es, tous interviewé·es par Joanna Barakat. « Il était très important pour moi d'inclure des témoignages directs. Je voulais qu'iels parlent de leur travail et je voulais qu'iels expriment leurs idées, ce qui leur tenait à cœur et ce qu'iels souhaitaient partager avec le lecteur. »
Parmi les illustrations du livre, on peut voir des portraits de femmes sous des oliviers ou dans des orangeraies à Jaffa par Sliman Mansour, cofondateur de la Ligue des artistes palestiniens ; des collages de paysages de Gaza par Hazem Harb ; des photos d'archives retravaillées par Sary Zananiri qui interrogent « la façon dont les connaissances archéologiques ou ethnographiques sont élaborées » ; les impressions florales kaléidoscopiques de Steve Sabella ; et les installations d’immenses broderies de Samar Hejazi, dont un oeuvre figure sur la première de couverture du livre.
Joanna Barakat, née à Jérusalem et qui a grandi à Los Angeles, est elle-même une artiste. Elle a commencé à étudier la relation entre le textile et sa terre natale alors qu'elle travaillait sur sa peinture « Heart Strings » (2017). Dans cette œuvre, elle se représente en train de broder un motif palestinien sur la peau de sa poitrine, utilisant du fil de coton directement sur la toile pour le motif.
Elle a ensuite animé des ateliers de tatreez et créé la communauté “The Tatreez Circle“ sur les réseaux sociaux.
« Ce moyen d'expression [la broderie] m'a procuré un sentiment d'appartenance à la Palestine et à l'identité palestinienne qu'aucun autre moyen ne m'avait jamais procuré », explique-t-elle. « J'ai grandi loin de la Palestine. Mon arabe est hélas très mauvais. Cette activité a construit une proximité, car le fait de savoir broder signifiait que je pouvais parler ce langage comme mes ancêtres avaient pu le faire. »
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Greta Rainbow est éditrice de recherche et chroniqueuse culturelle. Elle vit à New York. Ses essais et critiques ont été publiés dans le Guardian, le Los Angeles Review of Books et le New York Magazine, entre autres.
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Traduction : JCP
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