Shaimaa A
Grand Prix du Jury / écriture
Ce que la ville n’oublie pas!
Puis la guerre se retire.
Les chars se taisent.
Le ciel retrouve son silence.
Mais le poids de ton coeur,
ne se retire jamais.
Il demeure, immobile,
où que tu ailles
.
C’est la malédiction de cette ville
que nous portons en nous,
ses ruines,
ses absents,
et tout ce qu’elle a gravé sous notre peau.
Une ville qui n’a jamais appris à dormir
sinon dans le tremblement,
dans les éclats,
dans la lumière brutale des nuits fendues.
La même scène revient,
sans fin,
comme si elle n’avait jamais eu lieu.
Et toi,
tu croyais t’être habitué.
Mais rien ne s’apprend à l’horreur.
Rien ne s’y apprivoise.
Un silence immense précède la tempête.
Minuit se rassemble.
Et commence la cérémonie du fracas.
Tu te dépouilles de tout,
sauf de ta peur.
Elle ne frappe pas : elle envahit.
Elle ne passe pas : elle s’installe.
Elle te fige.
Les explosions ne sont plus dehors.
Elles passent en toi.
Elles fouillent la part fragile,
celle que tu n’as jamais voulu nommer.
Elles réveillent des souvenirs
que tu avais enterrés debout.
Comme si la guerre se penchait vers toi
et disait simplement:
je reviens.
toujours.
Ton cœur se débat.
Ton souffle se brise.
Tes pensées bruissent
comme un ciel fermé d’insectes invisibles.
Ton visage devient étranger à lui-même.
Tes mains couvrent le bruit du monde.
Et tu inventes des prières
comme on construit des murs.
Il existe des secondes
qui refusent d’avancer.
Le temps y perd sa fonction.
Nous tournons dans le moulin des souvenirs.
Il broie ce que nous étions.
Il transforme les restes en poussière.
Les décombres reviennent.
Les cicatrices parlent encore.
Même les ombres semblent blessées.
Ce pays apprend à glisser la tristesse
dans les poches les plus étroites.
Jusqu’à élargir les blessures.
Tu restes au milieu.
Sans retour.
Sans sortie.
Avec une mémoire fissurée
et des fragments de rêve.
La mort ici est légère.
Elle circule sans bruit.
Elle s’assoit sur les trottoirs.
Elle dort sous les ruines.
Nous avons appris à survivre
avec des gestes incomplets.
À aimer sans bras.
À pleurer sans eau.
Et tes yeux,
qui portaient la chaleur du matin…
comment sont-ils devenus si froids ?
Et tes mains,
celles qui ouvraient le monde…
comment ont-elles appris à devenir chaînes ?
La lumière entrait autrefois chez nous
comme une promesse.
Aujourd’hui, elle hésite.
Tout ce que nous étions; amour, veille, promesses,
comment est-ce devenu exil?
Comment une terre
peut-elle se refermer sur la poitrine
et apprendre à étouffer ses vivants ?
Rien ne prouve que tu es encore là
sinon ce battement obstiné
qui insiste malgré toi.
Puis même lui s’interrompt.
Et tu deviens presque absence.
Je t’appelle encore.
Je demande des ailes.
J’ai toujours voulu être oiseau.
J’ai oublié de demander une terre.
Tous les oiseaux reviennent.
Toutes les voix cherchent une maison.
Mais moi,
dans les exils du temps,
j’ai oublié jusqu’à mon propre nom.
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