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Sara A

Sara A

Prix d’Excellence

Entre le cœur et la fenêtre

À ceux qui cherchent encore,
au fond d'eux-mêmes,
une petite rue de Gaza
qui n'existe plus

إلى غزة، التي أحملها كمدينة كاملة في ذاكرتي

« Entre le cœur et la fenêtre, beaucoup de choses se perdent. »

I

Le Matin et le Soir

Il y a des mots que j'apprends le matin, et des maisons qui disparaissent le soir.

C'est ainsi que j'ai appris le français non pas dans une salle de classe silencieuse, non pas avec le luxe de l'oubli, mais dans l'intervalle fragile entre deux nouvelles. Entre le passé composé et l'imparfait, il y avait ma mère qui comptait des noms. Entre un verbe conjugué et le suivant, il y avait une rue qui n'existait plus.

Au début, je croyais que le français était une langue pour l'avenir. Une porte. Un visa vers un monde où les mots ne pèsent pas autant que les bombes.

Mais j'avais tort.

Le français est devenu autre chose : une fenêtre étroite que j'ouvre quand le monde se ferme. Une respiration. Pas une fuite jamais une fuite mais une façon de rester vivante à l'intérieur, quand tout s'effondre à l'extérieur.

II

Paris et la Mémoire

Aujourd'hui, je vis à Paris.

Les gens marchent vite ici, comme si la vie n'attendait personne. Parfois, je m'arrête dans le métro et je regarde les visages autour de moi. Personne ne sait que je cherche encore, en moi, une petite rue de Gaza qui n'existe plus.

Je suis devenue étrangère à toutes les villes.

À Paris, je suis la Palestinienne venue de la guerre. Et à Gaza cette Gaza que je porte comme une ville entière dans ma mémoire je suis devenue celle qui est partie, celle qui a changé, celle qui a appris à cacher sa douleur derrière des mots français bien polis.

« L'exil, je me demande parfois, est-ce quitter une ville ? Ou est-ce devenir
incapable d'y revenir comme on était ? »

III

L'Intraduisible

Il y a des choses que je ne sais pas traduire.

Comment expliquer en français la voix de ma mère quand elle dit « dirou bālkum ʿalā ḥ ālkum » « faites attention à vous » avec cette inflexion qui contient toute une géographie de l'inquiétude ?

Comment traduire la peur d'une femme qui entend les avions plus souvent qu'elle n'entend de la musique ?

Comment dire, dans une langue de la clarté et de la mesure, que certains mots palestiniens ne portent pas seulement leur sens, mais une maison entière, une odeur de pain, des visages qui ne sont plus là ?

IV

Entre Deux Langues

Je vis entre deux langues qui ne se rejoignent pas tout à fait.

L'arabe ressemble à mon coeur.

Le français ressemble à la fenêtre par laquelle je regarde le monde.

Mais entre le cœur et la fenêtre, beaucoup de choses se perdent.

Le français est une belle langue. D'une beauté qui fait mal.

Tout y semble ordonné : les phrases, les temps, la musique douce des syllabes. Mais chaque fois que j'essaie de parler de Gaza dans cette langue, je sens qu'elle tremble entre mes mains.

Comment une langue faite pour l'amour, la philosophie et les cafés parisiens peut-elle porter tout ce poids ? Comment mettre la guerre à l'intérieur d'une phrase grammaticalement correcte ?

Je m'arrête parfois longtemps devant un mot simple comme peur.

Mais quelle peur ? La peur que le monde connait, ou cette peur palestinienne particulière celle qui te fait regarder ton téléphone toutes les minutes pour vérifier que ceux que tu aimes sont encore vivants ?

V

Écrire pour Résister

Le français n'a peut-être pas été créé pour raconter Gaza.

Et pourtant, je continue à écrire en français.

Non parce que l'arabe ne me suffit plus l'arabe est ma première demeure, ma langue-mère, mon refuge mais parce que je veux que le monde nous entende dans sa propre langue. Je veux faire entrer Gaza dans la littérature française, dans les bibliothèques, dans les universités, dans les cœurs de ceux qui pensent que la guerre n'est qu'une information qui passe.

J'écris en français parce que je refuse que ma ville reste silencieuse.

Et parce que quelque part, entre deux langues qui ne se traduisent
pas entièrement, il y a un espace fragile, lumineux, obstinément
vivant où Gaza existe encore.

Cet espace, c'est ma page.

« Gaza c’est mon cœur.

Paris c’est ma fenêtre ! »

Documents
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